Yann Stofer - Le Monde à vif
Texte d’Alexandre Kauffmann

En levant les yeux d’un livre ou en somnolant au fond d’une classe, on est parfois saisi d’un mouvement de recul face au monde qui nous entoure : toutes ces formes, ces gesticulations, ces apparences nous paraissent soudain étranges et absurdes. Yann Stofer, lui, n’est jamais revenu de cette mise à distance. Il continue de capter l’altérité du quotidien, faite de subtiles dissonances : des mosaïques dormant au fond d’une piscine la nuit – saisies à l’improviste en Espagne avec son ami photographe Julien Magre ; des joueurs de cricket cherchant une balle perdue au fond des buissons – surpris alors qu’il travaille sur les uniformes anglais ; ou encore des objets empilés pour maintenir une recharge d’ordinateur sur sa prise – image cueillie à la pointe de l’instant dans l’intimité d’une chambre d’hôtel.

C’est que rien n’est attendu chez ce photographe né en 1977 à Saint-Brieuc, devenu par la suite Bordelais d’adoption. À commencer par sa formation, qui ne le prédestinait aucunement à ce métier. Scolarisé dans un établissement populaire sur les rives de la Garonne, il décroche un bac pro en commercialisation d’équipements auto. Avant de trouver sa voie, il s’essaie à bien des métiers : imprimeur, vendangeur dans le Médoc, premier assistant réalisateur… Tout aussi imprévu est le destin qu’il connaîtra sur la scène « dance-punk ». Le jeune bordelais officie en effet depuis l’adolescence comme batteur dans plusieurs formations rock. Avec un groupe d’amis, il fonde Adam Kesher, formation qui collabore avec Cassius, Phoenix ou Chromeo. Au cours de leurs tournées, le jeune batteur prend des images avec son Nikon F3. Démarche sans effet de manche : lumière naturelle, optique 35 mm, pas de sujet posé. Séduits par ces clichés qui sortent de l’ordinaire, plusieurs labels lui commandent des portraits d’artistes. Puis ce sont des architectes qui le sollicitent. La carrière du jeune photographe est lancée, loin des rampes académiques.

Le Bordelais à l’inimitable logorrhée multiplie les prises de vue. À l’aise dans tous les domaines, fidèle à sa méthode du contre-pied, il pointe son objectif là où on ne l’attend pas. En plus de travailler pour de grandes marques – Instagram, Uber, Ray Ban, Balenciaga… – et sur des plateaux de tournage comme directeur de la photographie, il collabore régulièrement à de grands titres de presse : The New Yorker, GQ, M Le Monde, Vanity Fair, Vice, EnVols, Profane… Autant de magazines qui le sollicitent pour révéler une part inconnue des personnalités du cinéma, du sport ou de l’art. Martin Parr, Ieoh Ming Pei et David Cronenberg passeront dans ses focales.

Son œuvre s’affirme aussi sous forme de livres, d’un voyage à l’autre : A House is not a Home (2013), préfacé par Julien Perez, romancier et chanteur d’Adam Kesher ; Japonese Only (2024) avec un texte de Jérôme Schimdt, le fondateur des éditions Inculte ; ou encore – à paraître en 2026 chez Actes Sud – ne quête des origines de Jack Kerouac en Bretagne aux côtés de l’écrivain Pierre Adrian. En duo avec ces partenaires talentueux – tous devenus des amis –, Yann Stofer explore des territoires méconnus de la littérature, comme celui d’Harry Crew, représentant du Southern Gothic, genre né au sud des États-Unis, où se mêlent décors délabrés et bayous menaçants.

Plusieurs de ses images rejoignent d’illustres collections privées, comme celle de Hermès. La marque de luxe lui donne carte blanche en 2022 pour immortaliser le Saut Hermès, compétition internationale de saut d’obstacles qui se déroule au Grand Palais Éphémère à Paris. L’occasion pour Yann de livrer une approche intimiste de cet univers, tout en coulisses, loin de la photographie d’équitation classique. Une autre maison d’excellence lui donne carte blanche : en 2025, Lafite Rothschild fait appel à lui pour saisir l’univers légendaire du premier grand cru médocain. Une tradition qui remonte à 1976, lorsque Éric de Rothschild décide d’ouvrir les portes de son domaine à Willy Ronis, figure de la photographie humaniste française. D’autres artistes suivront : Irving Penn, Robert Doisneau, Richard Avedon ou encore Paolo Roversi. Fier de s’inscrire dans cette lignée, Yann Stofer relève le pari, révélant une part magique de la propriété viticole, où l’homme et la nature élaborent ensemble l’arôme le plus subtil du monde.

Du Southern Gothic au Saut Hermès en passant par David Cronenberg, Yann aurait pu se perdre. Mais il tient fermement son cap – aussi mystérieux soit-il. D’une expérience à l’autre, on retrouve la même écriture, faite de sursauts débonnaires, d’attentions détournées, de récits aléatoires… Ces techniques de diversion nourrissent une spontanéité rayonnante. C’est la griffe de Yann Stofer, un regard décalé, en prise direct sur le monde, à rebours des narrations instituées.

Expositions personnelles

  • 2025, Hokkaido is blue, white and gold, Hermès, 
La pyramide, Pantin
  • 2024, Japanese Only, Écho 119, Paris
  • 2024, Japanese Only, Rhinoçéros, Berlin
  • 2024, Japanese Only, Librairie HumuS, Lausanne
  • 2024, De si jolis chevaux, Hermès, Paris
  • 2023, Hokkaidō is blue, white and gold, Paris
  • 2020, Promenades Photographiques, Vendôme
  • 2018, Chien Fou, Galerie Un-spaced, Paris
  • 2017, Fotofever, Carrousel du Louvre, Paris

Expositions collectives

  • 2025, Cut me I’m sick, FRAC Nouvelle Aquitaine, Bordeaux
  • 2024, Et ce serait un jardin, Paris
  • 2020, Bercails !, Galerie Octave Cowbell, Metz
  • 2016, Poursuite, Galerie Xhc, Bordeaux
  • 2015, Marque-page, Galerie Havas, Les rencontres d’Arles
  • 2015, Le Stade du Miroir, Les rencontres d’Arles
  • 2015, Latitudes Attitudes, Galerie Nikki Diana Marquardt, Paris
  • 2015, Latitudes Attitudes, Art district, Abu Dhabi (United Arab Emirates)
  • 2015, Latitudes Attitudes, Sax Fifth Avenue, New York (USA)
  • 2014, Histoires d’équipes, M&C Saatchi Little stories, Paris
  • 2014, After, Düo gallery, Paris
  • 2013, Kaiserin exhibition, Düo gallery, Paris
  • 2011, Premier Tour, Mairie du 2ème - Paris
  • 2011, Kaiserin hors serie #05, Coming Soon Galerie, Paris
  • 2011, Dans la bulle d’Adam Kesher - Mains D’œuvres, Paris

Publications

  • 2026, Le rêve inachevé de Jack Kerouac, Actes Sud (texte de Pierre Adrian)
  • 2026, Tu ne peux pas toujours tuer tout le monde à la fin - Dans le sommeil de Harry Crews, LeMégot éditions (texte de Julien Perez)
  • 2026, Anatomie visuelle du cheval (ouvrage collectif), Oficina
  • 2024, Japanese Only, La manufacture de livres (texte de Jérôme Schmidt)
  • 2023, Hokkaidō is blue, white and gold, La Petite Semaine éditions
  • 2022, L’été sent la pluie et le lait caillé, 13PSS éditions
  • 2015, Poursuite, en collaboration avec Julien Magre (nouvelle d'Alexandre Kauffmann)
  • 2013, A House is not a home, Kaiserin éditions (texte de Julien Perez)